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3 août 2008 7 03 /08 /août /2008 15:02
Dans la lignée de ce billet de la primavera sur la paléographie, je vais parler aujourd'hui d'une autre de ce qu'on appelle les "sciences annexes" de l'Histoire : l'épigraphie.
Comme son nom ne l'indique pas, une science annexe est quasiment indispensable pour un historien : difficile d'être un médiéviste (Erk !) ou un moderniste sans maîtriser un minimum la paléographie. De même, difficile d'étudier l'histoire antique sans être capable de faire un peu d'épigraphie.

Mais commençons par le commencement : l'épigraphie, qu'est-ce que c'est ?
Comme Wikipedia le définit si joliment, "L'épigraphie est l'étude des inscriptions sur des matières non putrescibles, comme la pierre (on parle alors d'inscriptions lapidaires), le métal ou l'argile."
Et des inscriptions de ce genre, autant dire qu'on en rencontre beaucoup lorsqu'on étudie l'antiquité. Enormément, même. Au début du siècle, des savants, menés par l'allemand Théodor Mommsen, ont entrepris de rassembler toutes les inscriptions latines connues dans un seul recueil. Bien des années plus tard, cette initiative a donné le C.I.L, le Corpus Inscriptionum Latinarum, instrument devenu indispensable qui regroupe des dizaines de milliers d'inscriptions en latin, plus ou moins fragmentaires (1).

Les inscriptions découvertes depuis (et il y en a d'autres dizaines de milliers) sont rassemblées tous les ans dans une revue nommée l'Année Epigraphique, abrégée A.E.

Maintenant, en quoi consiste au juste l'épigraphie ? Tout simplement à déchiffrer ces inscriptions, qui peuvent fournir des renseignements particulièrement précieux. Là ou les sources littéraires fournissent des versions remaniées ou erronées, l'épigraphie peut nous donner le texte original, sans remaniements. Ainsi, les res gestae divi Augusti, dont j'ai parlé ici, ont été retrouvées gravées en différents endroits de l'empire, nous permettant d'avoir connaissance du texte rédigé par Auguste autrement que par quelques allusions de la part des auteurs anciens.

Vous vous en doutez, il ne suffit pas de lire l'inscription et de la traduire. Tout d'abord, ceux qui font ou ont fait du latin savent que dans cette langue, il n'y a ni ponctuation, ni espaces.
Ainsi, le début des catilinaires, de Cicéron, qui est "quousque tandem abutere Catilina patientia nostra" (Jusqu'à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?) se présenterait de la sorte :

QUOUSQUETANDEMABUTERECATILINAPATIENTIANOSTRA

C'est déja moins lisible. Pour être honnête, il arrive quand même fréquemment que les mots soient séparés par des points.

Cependant, les problèmes ne s'arrêtent pas là : en effet, il arrive fréquemment que les inscriptions soient incomplètes. Il peut manquer au support un coin, la moitié haute, un côté, divers fragments, etc. Voilà qui ne facilite guère la tâche de l'épigraphiste.

Enfin, et ce n'est pas la moindre des difficultés, il n'y a, sur ce genre d'inscriptions, quasiment aucun mot d'écrit en entier. En effet, graver sur du marbre, c'est long, le marbre n'est pas donné, donc on abrège. Et on abrège beaucoup.

Mais un exemple vaut mieux que des longs discours :

Cliquez pour agrandir

Cette inscription porte le doux nom de CIL VI 1088, c'est-à-dire que c'est l'inscription 1008 du tome VI du C.I.L. Ce tome rassemble les inscriptions en provenance de Rome, c'est donc de là que provient cette inscription.

C'est un panneau en marbre dédié à un empereur. La majeure partie de l'inscription est donc constituée de la titulature impériale, c'est-à-dire le nom de l'empereur suivi de l'énumération de ses titres et pouvoirs.

L'inscription est simple : il ne manque aucun morceau, les lettres sont clairement formées et peu usées, les mots sont séparés par des points.

Passons au plus intéressant : le déchiffrage. Voici ce qu'on peut lire :

M. Aurelio Caesari cos II Imp Caesaris T. Aeli Hadriani Antonini Aug Pii Pontific Maximi Tribunic Potest VIIII Imp II cos IIII p p filio decuriales pullari et h v.

Les suites de lettres surmontées par une barre sur l'original indiquent des chiffres. L'inscription dispose d'un autre avantage : les mots sont très peu abrégés. Développons tout de même un peu. Quand on développe un mot en épigraphie, on l'indique par des parenthèses. Les retours à la ligne sur le texte original sont indiquée par un |.Voici donc le texte restitué :

M(arco) Aurelio Caesari |co(n)s(uli) II | Imp(eratoris) Caesaris T(iti) Aeli Hadriani | Antonini Aug(usti) Pii |Pontific(is) Maximi | tribunic(ia) potest(ate) VIIII | Imp(eratoris) II co(n)s(ulis) IIII P(atris) P(atriae) filio | Decuriales pullari | et h(onore) u(si)

Comment ai-je fait ? C'est assez simple. Tout d'abord, la déclinaison (le latin, pour ceux qui ne savent pas, est une langue à déclinaison). Je n'utilise pas le nominatif parce que l'inscription est dédiée à l'empereur, ce sera donc un datif, sauf pour le dédicant (la personne (ou le groupe de personnes) qui a fait graver l'inscription), qui va lui être au nominatif, à savoir Decuriales pullari | et h(onore) u(si). Ensuite, les abréviations sont très stéréotypées, et dans le cadre d'une titulature impériale, tribunic potest ne peut faire référence qu'à la puissance tribunicienne, pouvoir civil que j'ai évoqué ici, et est donc facile à développer. Dans le même ordre d'idées, p p ne peut signifier que pater patriae, père de la patrie. De même, les prénoms romains sont très peu nombreux (17, au total). Un M seul dans un nom donnera donc toujours Marcus, un T Titus, etc.

Ainsi, l'épigraphie (du moins concernant les titulatures impériales) est relativement simple. On retrouvera toujours à peu près les mêmes abréviations, un peu de bon sens fait le reste.

Passons maintenant à la traduction. La majeure partie ne présente pas la moindre difficulté :

A Marcus Aurelius César, consul deux fois, fils de l'empereur César Titus Aelius Hadrianus Antoninus Auguste, Pieux, grand pontife, investi de la puissance tribunicienne pour la neuvième fois (2), salué imperator deux fois, consul quatre fois, père de la patrie...

On a donc une inscription dédiée au fils d'un empereur, durant le règne de ce dernier. Ici, c'est Marc-Aurèle, fils d'Antonin le Pieux. (Fils adoptif, mais ce genre de détails n'entre absolument pas en considération).

Pour le dédicant, c'est un peu plus délicat. Cela donne :

Les pullaires réunis en décurie et ceux qui ont bénéficié de cet honneur, (ont fait élever cette statue)

« ont fait élever cette statue » est entre parenthèses car il ne figure pas de facto dans le texte, mais est seulement sous-entendu. Il faut toutefois le mettre, sinon la traduction est un peu bancale.

Les pullaires sont des augures chargés de nourrir les poulets sacrés. « Réunis en décurie » indiquent qu'ils forment un collège de dix. « Ceux qui ont bénéficié de cet honneur » désigne les anciens pullaires qui ont participé à la dédicace.

Nous sommes donc en présence d'une base de statue dédiée au futur empereur Marc-Aurèle de la part d'un collège de pullaires, une catégorie d'augures.

Pour mettre en application ce que vous venez de lire, voici une petite inscription :

Cliquez pour agrandir

Elle est un peu endommagée en haut à gauche, mais comme il s'agit d'une titulature impériale, les abréviations utilisées (ou à peu près les mêmes) ont déjà été développées dans l'exemple de ce billet. Essayez de me développer et traduire ça en commentaires !

 


_____

(1) Une tentative similaire a eu lieu pour les inscriptions grecques, mais a échoué, ce qui fait que l'épigraphiste grec doit faire face à une multitude de recueils, au lieu d'un seul. Pas de chance.

(2) On a vu que la puissance tribunicienne était renouvelable tous les ans. Ceci permet donc, en disposant des tables adaptées de dater à l'année près cette inscription. En l'occurrence, celle-ci date de 146 ap. J.-C.

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Published by Setebos - dans Histoire romaine
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commentaires

Geraud 23/05/2014 20:11

Je dirais : Imperatoris Caesaris | Divius Augustus | Pontifex Maximus | Tribunicia Potestatae XXV |

Donc : César Empereur, divin Auguste, Grand prêtre, a revetue la puissance tribunicienne XXV fois.

Donc on est plutôt sur la fin du principa d'Auguste car il est déjà appelé "divin" et qu'il a déjà été 25 fois (donc 25 ans) réinvestie de la puissance tribunicienne. Si c'est 25 ans d'affilé, le
principa commençant en -27 on doit être aux alentours de -2 avant JC.

Euh 08/11/2012 20:46

M(arcus) P(ublius) Caesari Di VII
Aug(usti) Poni
Max(imus) Trib Pot(ens) XXV



Mot à mot :

Marcus Publius Caesari Dieux VII
Auguste ordonné
le plus grand tribunicien souverain XXV

Je sais pas du tout en fait ... mais j'aimerais bien avoir la réponse ^^ si possible ...

Super le billet.

Davin Denise 26/10/2011 18:13


J'ai une question bête sur l'épigraphie...voir plusieurs...Enfin, j'assume mon inculture totale à ce sujet après tout j'ai fais chinois à la fac hein! D'abord j'ai vu une inscription se terminant
par VSLM. C'est un ex voto ok, mais peut t-on trouver cette formule sur une stèle funéraire? De plus, quelle différence ferais tu entre une cippe et une stèle? Comment est on sur qu'une stèle est
de type funéraire ou pas? Voila, si tu pouvais éclairer ma lanterne je te serais très reconnaissante ^^


abdel 10/03/2009 13:13

Votre cours d'épigraphie pour les nuls est très passionnant. J'aimerai que vous poursuivez ces cours ....pour les nuls (comme moi).
Merci.

Setebos 17/03/2009 16:08


Ce sera fait dès qu'une idée de sujet me tombera dessus. Pour l'instant, ce n'est pas le cas...


Wood 22/11/2008 20:25

Et personne, pour le moment ne s'est risqué à rassembler ces inscriptions dans une base de donnée informatisée ?

Setebos 23/11/2008 10:30



Il existe une base de données rassemblant toutes les inscriptions du CIL. (http://cil.bbaw.de/cil_en/index_en.html)


En fait, on y trouve en général uniquement le numéro de l'inscription et sa provenance exacte (ce qui est déja une aide précieuse)


Quelques rares inscriptions disposent en plus de photos de la pierre, peut-être même (je ne l'ai jamais vu, mais on ne sait jamais) du texte latin.


A part ça, rien d'autre. Il faut dire que ce serait un travail proprement colossal. La mise à jour du CIL (avec les inscriptions datant d'après la rédaction du premier) dure déja depuis des
années.