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13 mai 2009 3 13 /05 /mai /2009 17:55

Mon inspiration connaissant quelques ratés dernièrement, j’ai décidé de faire du recyclage. Il se trouve qu’on m’a récemment demandé de l’aide pour une inscription épigraphique, donc pourquoi ne pas en faire profiter tout le monde ? Ce billet retracera donc la création de la fiche descriptive d’une inscription, de la retranscription au commentaire. On peut le considérer comme l’étape supérieure, après ce premier épisode.

Voici donc l’inscription :



(cliquez sur l'image pour agrandir)

Au commencement était la retranscription. Rien de bien difficile, l’inscription est bien conservée et les mots clairement séparés par des points. Cela donne :

D M C Iul Maternus | Vet Ex Leg I M Vius Sibi | et Marie Marcellinae | Coiiugi Dulcissime | Castissime Obitae F

(Les « | » indiquant les retours à la ligne sur le document d’origine)

Première indication, les deux lettres DM signalent quasiment à coup sur, en début d'inscription, une stèle funéraire. On les développe en "Dis Manibus", "Aux dieux mânes".
Sachant cela, on peut donc lier le C aux deux mots suivants, qui formeront le nom du défunt : Caius Iulius Maternus.

Avançons un peu : le mot "Leg" suivi d'un chiffre romain (ici, "I") indique un numéro de légion. On donc sans doute affaire à un légionnaire, ce qui permet de développer le "Vet" en "Veteranus", vétéran. Ce qui permet de déduire que "ex" n'est pas une abréviation mais bien la préposition signifiant "de".

Vient une petite subtilité, pas forcément évidente. il faut savoir que toutes les légions romaines reçoivent un qualificatif (par exemple, troisième Légion Auguste"). Le "M" qui suit "Leg I" est donc l'abréviation de ce qualificatif. Le seul développement qui convienne ici est donc "Minervia", ce qui donne au final : "vétéran de la Iè Légion Minervia"

Ensuite, "Vius" est l'abréviation de "Vivus". Vient une suite de mots qui ne sont pas abrégés, "sibi et (le E et le T sont encastrés sur l'inscription, dans un but esthétique sans doute) Marie Marcellinae Coiiugi (je reviendrai sur ce mot ensuite) Dulcissime Castissime Obitae"

Un "F" qui cloture une inscription a quasiment toujours le même sens, à savoir "fecit", "a fait" (sous entendu : élever cette stèle, cette statue, etc.). C'est le cas ici.

Ce qui donne donc :

D(is) M(anibus), C(aius) Iul(ius) Maternus, vet(eranus) ex Leg(ione) I Minervia, Viv(u)s sibi et Marie Marcellinae coiiugi dulcissime castissime obitae f(ecit).

Pour le mot « coiiugi », ceux qui, contrairement à moi, ont commencé par lire la description, verront vite qu’il s’agit en fait de « conjugi » (cf deuxième mot de la dernière ligne), sans doute écrit ainsi pour une bonne raison, mais je ne sais pas laquelle (oui je sais, ça ne fait pas très pro ça). Ceux qui, comme moi, commencent par se jeter sur l’inscription, auront un peu plus de mal, mais c’est le seul mot qui fasse sens dans le contexte, donc c’est faisable.

Ensuite, on a "Vivus" et "Obitae", pouvant être traduits respectivement par "de son vivant" et "à sa mort", ce qui mènerait à la traduction suivante (les autres mots étant aisément traduisibles" :

Aux dieux Manes, Caius Julius Maternus, vétéran de la Iè Légion Minervia, a fait (élever cette stèle) de son vivant pour lui et Maria Marcellina, sa très chère et fidèle épouse, à la mort de celle-ci.

Les mots entre parenthèses signalent un ajout de ma part visant à rendre l’inscription compréhensible. Ils sont seulement sous-entendus sur l’inscription latine, comme on avait déjà pu le voir dans mon précédent billet.

La traduction étant terminée, l’épigraphiste passe ensuite à la rédaction de la notice complète de l’inscription. Pour ce faire, la méthode est simple : il faut donner absolument tous les informations dont on dispose (données en latin dans la plupart des cas, pas d'exception ici, l'inscription provenant du CIL), signaler d'éventuelles fautes, lacunes ou martelages (aucunes ici), puis donner le texte latin développé (avec numéro de ligne toutes les 5 lignes), traduction, et datation quand c'est possible (pour une inscription funéraire, c'est rarement possible par la seule épigraphie, il faut des données archéologiques. Ici, on a toutefois la mention de la légion, ce qui permet de donner une date minimale), le tout mis en forme proprement.

Il faut ensuite commenter l’inscription (il n’y a pas forcément grand-chose à dire, ici je me suis contenté d’expliciter ma datation et de donner quelques indications secondaires).

Ce qui donne :

______

CIL XII 8267 a
Colonne funéraire en calcaire découverte en 1854 à Cologne.
Conservée au musée de Cologne.
Dimensions : 91 x 61 x 13,5 cm
Hauteur des lettres : 3 - 4,5 cm
Au dessus du texte, représentation de Maternus avec sa femme et ses esclaves, sans doute un banquet funéraire.

D(is) M(anibus), C(aius) Iul(ius) Maternus, | vet(eranus) ex Leg(ione) I Minervia, Viv(u)s sibi | et Marie Marcellinae conjugi dulcissime |5 castissime obitae f(ecit).

Aux dieux Manes, Caius Julius Maternus, vétéran de la Iè Légion Minervia, a fait (élever cette stèle) de son vivant pour lui et Maria Marcellina, sa très chère et fidèle épouse, à la mort de celle-ci.

Datation : après 82 ap. J.-C.

La Iè Légion Minervia, généralement stationnée à Bonna en Germanie inférieure, ayant été créée par Domitien en 82 ap. J.-C., l'inscription est postérieure à cette date. Cette légion est attestée jusqu'au milieu du IVè siècle ap. J.-C.


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Published by Setebos - dans Divers
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commentaires

Richard LEJEUNE 13/05/2009 21:37

Bravo pour la clarté de ces deux billets (je suis en effet retourné au précédent grâce au lien fourni ci-dessus) : il n'est en effet jamais aisé d'expliquer simplement les arcanes d'un texte rédigé jadis dans ce qui est devenu depuis, pour nous, une langue morte.

Il en est pratiquement de même pour ce qui concerne l'égyptien classique, à base de hiéroglyphes qui, eux, n'adoptent pas de ponctuation qui permettrait de séparer phrases, ou idées.

Setebos 17/05/2009 13:24


Je n'ai hélas jamais eu la chance de pouvoir déchiffrer des hiéroglyphes, ce cours étant dans mon université disponible uniquement pour les historiens de l'art, pour une raison que je ne m'explique
pas. Mais quand je vois à quel point j'aime bien faire de l'épigraphie, je me dis que ça m'aurait sans doute plu.