En ce moment est offert avec l’Express un ouvrage historique, nommé Splendeur et décadence de Rome, des Etrusques aux invasions barbares. J’ai déjà expliqué
ici en quoi la notion de décadence devait être utilisée avec précaution, on comprendra donc que la vue ce titre m’ait quelque peu fait tiquer.
Toutefois, se contenter du titre pour émettre un jugement sur un livre me paraissant bien peu équitable (car je comprends, sans les cautionner, les contraintes marketing à l’origine du titre. La notion de décadence est connue, accrocheuse et vendeuse), j’ai décidé d’y jeter un coup d’œil un peu plus approfondi.
Commençons par l’auteur. Ou plutôt devrai-je dire les auteurs, l’ouvrage étant collectif. On trouve ainsi treize personnes référencées en dernière page à la rubrique « rédaction ». La rédaction à plusieurs est une bonne chose, un ouvrage portant sur la totalité de l’Histoire romaine, incluant les domaines politiques, militaires, artistiques, etc, ne pouvant être sérieusement laissé aux soins d’une seule personne. Les noms des rédacteurs ne me disent rien, mais l‘ouvrage est ouvertement généraliste, l’absence de grands spécialistes ne me choque donc pas outre mesure.
L’éditeur (editorial sol90) m’était également inconnu, et le livre fait partie d’une collection nommée « l’Histoire universelle », comptant apparemment 16 livres traitant d’un grand nombre de périodes historiques.
Passons maintenant à l’essentiel : la pertinence (ou non) de ce livre. Ayant des connaissances plus que limitées sur les Etrusques, et la période républicaine ne m’étant pas familière, je me suis concentré sur les pages couvrant les guerres civiles, l’avènement de l’empire et l’histoire de celui-ci jusqu’à la fin du III
è siècle (p. 74 à 105, si vous voulez tout savoir).
Et je dois dire que, globalement, je m’attendais à pire. Dans tout ce qui traite de César et de l’arrivée au pouvoir d’Auguste, j’ai finalement relevé bien peu d’énormités. Mention spéciale toutefois à « en ajoutant à son nom, Octave, le titre d’auguste (1), il se divinisa de son vivant » (p.83) qui m’a fait bondir. La divinisation de l’empereur de son vivant ne commence à se manifester que sous le règne de Commode, deux siècles plus tard. A part cela, on note quelques petites erreurs factuelles de ci de là, comme cette attribution d’un « pouvoir tribunitien pour une durée illimitée » à César (p.79). Outre que ce pouvoir est en réalité attribué à Auguste en 23 av. J.-C., on parle plutôt de puissance tribunicienne. Sans doute une traduction un peu hâtive.
En revanche, je suis plutôt satisfait du traitement de la mise en place de l’Empire. Le sujet est assez complexe, comprenant diverses manipulations institutionnelles, il est pourtant résumé en une seule page (p.86) de façon claire et sans trop de raccourcis. J’avoue volontiers être incapable de résumer ces épisodes en aussi peu de phrases. La description de l’élargissement des frontières est également de plutôt bonne qualité. On regrettera l’impasse faite sur les difficultés d’établir un principe de succession, évoquées par allusion mais sans réelle clarification, alors qu’elles jouent un rôle important dans les évènements qui auront lieu ensuite. Toutefois, la place étant limitée, je pense qu’on peut excuser cette absence.
Dans le chapitre suivant, les choses se gâtent quelque peu. On passera rapidement sur quelques curiosités (« Séjan, préfet du prétoire et chef de la garde impériale », p.100. Mais le préfet du prétoire
est le chef de la garde impériale. Où encore « Titus […] supprima la peine de mort », p.101. Euh ?) pour arriver à quelques petites choses plus gênantes (sans toutefois être rédhibitoires). Ainsi, p.102, se trouve l’affirmation que « le gouvernant devait adopter et choisir au mieux son successeur ». Cette théorie du « choix du meilleur » doit en réalité plus être vue comme une propagande officielle d’époque que comme une réalité. De même, s’agissant de Sévère Alexandre, p.104, affirmer qu’il « rétablit partiellement l’autorité du Sénat et forma un grand conseil de jurisconsultes » est plus qu’hâtif. C’est ce qu’affirme l’Histoire Auguste,
dont j’ai déjà évoqué la partialité.
Après ces deux exemples, je commençais à me dire que le rédacteur avait un peu trop collé aux sources d’époque. Impression confirmée quelques lignes plus loin, quand l’empereur Sassanide qui a affronté Sévère Alexandre est nommé Artaxerxès I
er. En réalité, il se nomme Ardashir, et le nom d’Artaxerxès lui a été attribué arbitrairement par Hérodien en référence à un empereur perse des guerres médiques.
C’est page suivante que se trouvent les points qui m’ont le plus agacé, quand l’ouvrage évoque le III
è siècle et sa crise, dont j’ai déjà parlé
ici. On trouve alors des phrases comme « Le Bas-Empire romain commençait, ainsi que, dans la forme au moins, le Moyen-âge » (en 270 ap. J.-C. ? Ouch.), ou « il créa une religion d’Etat, monothéiste, à sa mesure, dans laquelle le Soleil était le dieu suprême » (le culte de
Sol Invictus existait bien avant le règne d’Aurélien, et s’il a contribué à sa mise en avant, il ne l’a en aucun cas fondé, ni n’en a fait une religion d’Etat), les deux derniers mots de la page enfonçant le clou, parlant de « terrible décadence », le tout après un portrait absolument apocalyptique de cette fin de III
è siècle. Visiblement, les historiens ont encore du travail à faire pour populariser la notion d’Antiquité tardive.
J’ai par curiosité feuilleté la suite de l’ouvrage, et il me semble que celui-ci redresse la barre après ce passage peu reluisant (même si on n’échappe pas à quelques généralisations, comme les procurateurs qui sont de « cupides percepteurs d’impôts » (p.115)). On peut donc espérer que la partie traitant des II
è et III
è siècles était confiée à un rédacteur un peu moins doué que les autres.
En résumé (car je vois que je me suis quelque peu étalé, la faute à une rédaction d’article complètement anarchique), je dirai que cet ouvrage est finalement, dans la branche des livres vulgarisateurs, tout à fait correct. On y trouve les erreurs, approximations et autres généralisations abusives communes à tous les ouvrages du même genre, mais dans l‘ensemble le livre est clair et cohérent, et peut constituer une base acceptable pour des néophytes complets en histoire romaine qui obtiendront ainsi un rapide aperçu qui leur donnera peut-être envie d’approfondir un peu. Sachant qu’on peut obtenir cet ouvrage pour 3€50, je dois dire que j’ai été, finalement, agréablement surpris (il faut dire que je partais avec un a priori négatif, rapport au titre). Ce n’est certes pas un grand livre historique, mais c’est loin d’être un torchon bourré d’erreurs. Et c’est déjà ça.
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(1) On remarque qu’Auguste s’est fait sucrer sa majuscule au passage. Toutefois, étant donné qu’on croise quelques erreurs typographiques dans les pages suivantes, je suppose qu’on peut mettre cela sur le compte d’une faute de frappe.