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26 août 2008 2 26 /08 /août /2008 17:46

J’ai eu, au fil des billets déjà publiés, plusieurs occasions d’évoquer les historiens anciens, et en particulier leur fâcheuse tendance à faire montre d’un penchant pour la langue de vipère, voire à la franche exagération, comme c’est le cas pour ce pauvre Néron, qui n’en méritait pas tant.

Pour bien montrer à quel point l’utilisation de ces sources peut être particulièrement délicate, je vais prendre un exemple, certes un peu outrancier, mais malgré tout révélateur : celui du traitement du règne de l’empereur Sévère Alexandre par l’Histoire Auguste.

Sévère Alexandre est un empereur qui a régné de 222 à 235 ap. J.-C. Arrivé sur le trône à 14 ans suite à un complot tramé en partie par sa mère, il a passé la majeure partie d’un règne sans grand éclat dans l’ombre de celle-ci.

On pourrait donc penser, logiquement, que la place qui lui est réservée dans les écrits des historiens anciens est réduite. Et on ferait erreur. Car la Vita Alexandri, c’est-à-dire le livre de l’Histoire Auguste consacré à Sévère Alexandre, est le plus fourni de toute l’œuvre.

Mais commençons par nous intéresser à l’Histoire Auguste en général. Cet ouvrage est prétendument dû à six auteurs différents : Aelius Spartianus, Julius Capitolinus, Vulcacius Gallicanus, Aelius Lampridius, Trébellius Pollion et Flavius Vopiscus, l’auteur de la Vita Alexandri étant Aelius Lampridius. En réalité, il a été démontré qu’il s’agissait d’un seul auteur, inconnu, écrivant au IVè siècle. Ainsi, il n’a pas vécu les évènements qu’il relate dans sa Vita Alexandri, et le fonctionnement de l’Empire a beaucoup changé depuis. L’Histoire Auguste est donc notoirement connue pour être truffée d’imprécisions, d’anachronismes, de déformations, voire parfois d’affabulations pures et simples.

Le récit de la vie de Sévère Alexandre, en particulier, prend de véritables airs d’hagiographie, le transformant en archétype même du bon empereur et le parant de toutes les vertus, le portrait marquant d’autant plus qu’il suit celui d’Elagabal, présenté lui comme l’archétype du mauvais empereur, débauché et se moquant des problèmes de l’Empire.

Des sommets d’exagération son atteints lorsque l’auteur de l’Histoire Auguste nous relate la campagne menée par l’empereur Sévère Alexandre en Perse (1). Dans l’ouvrage, elle apparaît comme une victoire totale et grandiose, l’empereur, génial général, triomphant de sept cents éléphants, mille chars et plus de cent vingt mille cavaliers perses, revenant à Rome pour y célébrer un triomphe sous les acclamations enthousiastes du peuple et les louanges du Sénat lui octroyant les titres de Persicus Maximus et Parthicus Maximus.

Or il se trouve que l’Histoire Auguste n’est pas la seule source dont nous disposions sur le règne de Sévère Alexandre. En effet, Hérodien, qui est lui contemporain du règne, nous a également livré une biographie de cet empereur, et en particulier de sa guerre contre les Perses. Dans son ouvrage, elle apparaît comme une semi-victoire peu glorieuse, l’empereur étant resté à Antioche et ayant laissé deux armées qui comptaient sur lui sans soutien, aboutissant à la destruction totale d’une d’entre elles et à la fuite de l’autre par les montagnes. De plus La numismatique et l’épigraphie ne nous livrent aucune trace d’une cérémonie du triomphe de Sévère Alexandre, pas plus que des titres de Persicus Maximus et Parthicus Maximus.

On voit donc bien la difficulté d’utiliser les sources littéraires. L’Histoire Auguste est un exemple extrême (certains historiens évitent d’ailleurs totalement de l’utiliser, la considérant comme complètement fantaisiste. C’est un peu exagéré, je trouve, tout n’est pas à jeter), mais le problème peut se poser pour toutes les sources, qu’elles soient contemporaine ou pas. La raison en est qu’un historien ancien n’a pas forcément pour but premier de présenter la vérité, mais, par exemple, de raconter des anecdotes (Suétone, en particulier, aime beaucoup ça) ou encore de produire une histoire avec une morale, sans parler du fait déjà évoqué que la plupart des auteurs appartiennent à la classe sénatoriale, ce qui biaise leur jugement et peut les amener à décrire comme totalement monstrueux un empereur qui était finalement plutôt apprécié.

Pour résumer, disons que la source littéraire est un outil qui peut se révéler très précieux, pour peu qu’on dispose au préalable de connaissances solides qui permettent d’effectuer un tri parmi les informations, le mieux étant de disposer de plusieurs auteurs sur la même période pour croiser les sources.

_____

(1) La Perse renait de ses cendres durant le règne de Sévère Alexandre, avec l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle dynastie, les Sassanides, qui soumet les Parthes qui étaient jusqu’ici les voisins (et vieux ennemis) des Romains, avant de lancer une attaque contre l’Empire.

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Published by Setebos - dans Histoire romaine
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Richard Lejeune 26/08/2008 21:20

Excellent article qui remet à leur juste place les sources littéraires qu'il faut, non seulement confronter entre elles comme vous le dites très justement, mais aussi, quand cela est possible, avec les sources archéologiques.

En égyptologie, par exemple, il est très intéressant, pour certains souverains, d'avoir un regard à la fois sur les textes, hagiographiques souvent, et sur la statuaire qui les représente afin de pouvoir se faire une idée la plus exacte possible de leur personne.

PS : J'ai aussi apprécié, dans votre précédent article, le choix de Cizek comme référence toujours actuellement incontournable pour connaître Néron.

Cordialement.
Richard