Après Jules César le non-empereur, attaquons-nous à une autre notion fermement ancrée dans l'imaginaire collectif : celle de la décadence de Rome.
En effet, pendant longtemps, l'histoire de l'empire romain après le règne de Marc-Aurèle (encore lui) a été présentée comme une longue décadence, tandis qu'un empire romain bouffi, corrompu et
décadent, vautré dans ses orgies perpétuelles, s'écroulait lentement sur lui-même, aidé par les coups de boutoirs de barbares pillant et ravageant le territoire de l'empire.
Bref, l'apocalypse façon Rome Antique.
Rien que le terme désignant l'histoire romaine après le III
è siècle, celui de "Bas-Empire", inventé par le Français Lebeau en 1759, véhiculait une image péjorative, l'empire n'étant plus
que l'ombre de ce qu'il était à la période glorieuse du Haut-Empire et des légions triomphantes.
Cette idée que le "Bas-Empire" n'est qu'un long et irrémédiable déclin prospère avec les Lumières : Montesquieu fait commencer le "gothique" au IIIè siècle, Voltaire affirme que "Le christianisme
ouvrait le ciel mais il perdait l'Empire", tandis que Gibbon, auteur de l'ouvrage
Decline and Fall of the Roman Empire, popularise cette notion de déclin.
(pour la petite histoire, cet ouvrage a inspiré Isaac Asimov pour ses romans et nouvelles de la série
Fondation. Les lecteurs pourront confirmer que la notion de déclin et de décadence y
est très présente)
Les clichés véhiculés depuis les Lumières ont été repris et amplifiés par Hollywood, qui a complaisamment relayé l'image de Romains passant leur temps en orgies toujours plus décadentes.
C'est cette dégénérescence des Romains qui aurait mené à leur perte, les rendant incapables de résister aux invasions barbares.
Râbachée depuis longtemps et montrée dans de nombreux films, cette vision des III
è, IV
è et V
è siècles romains est désormais ancrée dans de nombreux esprits.
Et pourtant... Depuis plus de 30 ans déja, cette idée de décadence romaine est fréquemment battue en brèche.
Le terme de Bas-Empire tend aujourd'hui à être remplacé par celui d'Antiquité Tardive, moins connoté. Les Anglais parlent déja depuis longtemps de "
Later Roman Empire" et les Allemands de
"
Spätantike".
Pour le dire clairement : la décadence romaine n'a pas eu lieu.
Commençons par la "crise du III
è siècle", période instable de l'Empire Romain censée marquer le début de l'irrémédiable déclin. Cette idée en elle-même est déja trop généralisatrice :
l'Empire Romain est vaste, et il n'y a pas eu de crise uniforme, du moins dans la première partie du III
è siècle, période ou au contraire certaines provinces connaissent leur plus
important développement (notamment l'Afrique Romaine).
D'autre part, cette crise est entrecoupée de périodes de redressement. On parlera donc plus volontiers de "crises", au pluriel, dans le but de dédramatiser cette période un peu trop noircie.
D'autre part, alors que la vision dominante auparavant était de voir dans les siècles qui ont suivi cette crise un déclin, et un Empire de loin inférieur à ce qu'il avait été aux deux premiers
siècles, là encore, les choses ont évolué.
La période qui court du III
è siècle jusqu'en 476 ap.J.-C. (date conventionnelle pour marquer la chute de l'Empire Romain d'Occident) est maintenant davantage vue comme une période
originale, et non plus une simple période de transition entre un Empire éclatant et une Europe barbare.
De plus, si l'on considère que les crises du III
è siècle montrent l'inadaptation de l'Empire Romain, et son incapacité à se réformer, alors l'antiquité tardive et ses transformations
doivent être vus, non comme un déclin, mais au contraire comme un redressement de l'Empire, qui tente de s'adapter. De fait, l'Empire Romain de l'Antiquité Tardive n'a plus grand-chose à voir avec
celui fondé par Auguste en 27 av. J.-C.
Sur le plan artistique également, l'Antiquité Tardive se révèle d'une grande richesse, loin de l'idée d'une production dont la qualité baisserait à cause de la place de plus en plus importante
prise par les peuples barbares dans l'Empire.
Enfin, il ne faut pas voir la chute de l'Empire Romain comme un évènement brutal, un séisme politique qui aurait secoué l'Occident. L'Empire s'est effacé progressivement, et il est probable que la
disparition des empereurs en Occident soit passé relativement inaperçue. Les sacs de Rome, qui ont eu lieu au Vè siècle (notamment celui de 455 par les Vandales), doivent être vus comme des
évènements relativements limités, même pour la ville de Rome, loin de l'apocalypse représentée par divers peintres de l'époque moderne et contemporaine. En outre, il ne faut pas oublier que
l'Empire Romain, sous une forme différente, arrive à muter et à s'adapter avec efficacité en Orient, sous les traits de ce qu'on appelle l'Empire Byzantin, qui offre à l'Empire quasiment 10 siècles
supplémentaires de rayonnement.
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Cet article a été rédigé en partie avec l'aide du livre de J.-M. Carrié, A. Rousselle,
L'Empire Romain en mutation, Des Sévères à Constantin, 192-337, qui fait un point historiographique
sur la question de la décadence romaine.