J'ai déja eu l'occasion, sur ce blog, d'
évoquer la pratique de la damnatio memoriae dans l'antiquité romaine.
Comme je le disais alors, un des effets les plus visibles de cette mesure est le martelage qui s'ensuit : le nom de l'empereur condamné est effacé des inscriptions publiques, ses statues défigurées.
C'est une pratique qui n'est pas confinée à l'antiquité romaine, loin de là : les Egyptiens anciens la pratiquaient déja (par exemple, Akhénaton et sa capitale Akhétaton en ont fait les frais), et on la retrouve bien plus tard encore.
Je connaissais ainsi la pratique de l'URSS stalinienne consistant à retoucher les photos au fur et à mesure des disgrâces d'anciens révolutionnaires, pour les faire disparaitre des clichés (l'exemple le plus célèbre étant fourni par une photo d'où Trotsky disparait, pour de plus amples détails, voir
ici).
Toutefois, j'ignorais que cette pratique avait également été en vigueur durant la Révolution Française. C'est à l'occasion d'une récente visite au musée du Carnavalet, à Paris, que j'ai pu m'en apercevoir.
Plusieurs exemples de martelages nous sont ainsi fournis par des assiettes, peintes entre 1789 et 1791 glorifiant, entre autres, la Nation, la Loi, le Roi... A cette période, la monarchie n'est pas remise en cause, et on tente d'établir une monarchie constitutionnelle. Cependant, en 1791, la situation change : la tentative du roi de fuir à l'étranger, et sa capture à Varennes fragilisent durablement la confiance en Louis XVI, ce qui entraine l'année suivante la déposition du roi, la proclamation de la République, puis finalement, en 1793, la condamnation à mort et l'exécution de l'ancien roi.
Vous le comprenez, un problème se pose vis-à-vis des assiettes précédemment peintes. Elles glorifiaient le roi, or celui-ci est à présent considéré comme un traître. Voici la solution, en images (1):
La première assiette comportait précédemment l'inscription "Vive la nation, la loi, le roi et la religion". Les deux dernières mentions ont clairement été martelées (la dernière avec plus de soin, par ailleurs).
La deuxième assiette comportait quant à elles des fleurs de lys, symbole de la royauté, elles aussi martelées.
On le voit bien, le principe de la
damnatio memoriae n'a clairement pas disparu avec la fin de l'antiquité romaine. Elle servait alors à faire disparaître un "mauvais empereur". Sous la Révolution, elle efface le souvenir du roi.
Le musée du Carnavalet nous fournit d'autres exemples d'applications d'une
damnatio memoriae sous la Révolution, dont je n'ai malheureusement pas de photos (de toute façon, ça n'aurait sans doute pas été très visible) : on peut ainsi croiser un tableau qui disposait à l'origine, en médaillon dans le ciel, des portraits de deux révolutionnaires (dont j'ai hélas oublié le nom). Après la chute de ces deux personnages, le tableau est retouché, et on ajoute une couche de peinture par dessus les deux médaillons. La peinture n'étant pas tout à fait la même (et la retouche quelque peu grossière), la forme de ceux-ci apparait touours.
D'une manière plus large, les destructions de statues, martèlements d'insignes royaux, etc, qui ont lieu sous la Révolution, ne sont guère qu'une application d'une sorte de
damnatio memoriae collective qui frapperait tous les rois. Le principe est le même que dans l'antiquité : en faire disparaître le souvenir.
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(1) Pour d'autres images, c'est par
ici.