Les sources anciennes nous présentent les empereurs comme étant "bons" ou "mauvais". En règle générale, un empereur défini comme mauvais par ces auteurs anciens est un empereur dont les rapports avec le Sénat romain étaient mauvais, voire exécrables, ce qui peut s'expliquer par le fait que la majorité des sources que nous possédons ont pour auteur un sénateur. Commode, par exemple, pour rester dans la lignée du dernier billet, est présenté comme un mauvais empereur, de même que Caligula ou encore Elagabal (enfin, lui, c'est différent, il est présenté comme le vice incarné et l'archétype du mauvais empereur).
Or, il se trouve que le Sénat dispose, après la mort d'un empereur, d'un moyen de le punir de sa mauvaise conduite. Ce moyen, c'est un procédé appelé la damnatio memoriae. Cette mesure est prise par le biais de senatus-consultes (décisions émanant du Sénat) (1) et consiste à faire disparaître toute trace de l'individu qu'elle frappe.
Bien qu’existant déjà à l’époque républicaine, elle est surtout célèbre pour son application lors du principat : en effet, elle a souvent servi à définir un prince comme étant un « mauvais empereur », par opposition à la consecratio qui fait de l'empereur décédé, un être divin et qui, elle, se veut la marque d’un « bon empereur ». Ainsi, des empereurs comme Domitien ou Commode (ce qui n'étonnera personne, étant donné la "cordialité" de ses rapports avec le Sénat) sont frappés par une condamnation de leur mémoire. La dynastie des Sévères se révèle riche en damnatio memoriae, avec Elagabal, le prédécesseur de funeste mémoire de Sévère Alexandre, où encore Sévère Alexandre lui-même, à qui il faut ajouter Geta, le frère de Caracalla, assassiné par lui et condamné sur son ordre
En effet, bien que théoriquement entre les mains du Sénat, la damnatio memoriae sert de fait, à l’instar de la consecratio, d’instrument politique entre les mains des empereurs. Ainsi Commode, pour en revenir au cas que nous avons déja quelque peu étudié, fut condamné après sa mort par le Sénat. Cependant, quelques années plus tard, Septime Sévère se proclame son frère, pour rattacher à lui la popularité dont jouissait cet empereur auprès du peuple : à cette occasion, il le fait réhabiliter et diviniser à des fins de politique dynastique. Commode est encore condamné sous Caracalla ou Macrin, quelques années après, avant d’être de nouveau réhabilité par Elagabal. Un parcours houleux qui montre bien les différences d'appréciation qui peuvent exister entre le Sénat et le peuple de Rome.
De même, Geta, frère et éphémère co-empereur de Caracalla, assassiné par celui-ci qui n'entendait pas partager le pouvoir, se vit infliger une damnatio memoriae sur ordre de Caracalla, et non pas à cause d’un ressentiment du Sénat à son égard.
Maintenant que nous savons à qui cette mesure est destinée et dans quelles circonstances elle est prise, intéressons-nous à ses effets.
Les effets théoriques de la damnatio memoriae la plus sévère, celle prise à l’encontre de Domitien, sont décrits par Lactance : destruction de toutes les statues, martelage de toutes les inscriptions, et prise de décrets sévères visant à infliger une « flétrissure éternelle » à la mémoire du mort. Nous sommes également renseignés sur ce point par le Senatus consultum de Cn. Pisone Patre, pris par le Sénat à l’encontre de Cneius Pison sur ordre de Tibère, le 10 décembre 20 ap. J.-C. Ce document se révèle particulièrement précieux, car plusieurs copies en ont été trouvées en Espagne, permettant la restitution d’une part importante du texte, et sa compréhension.
Les mesures prises à titre posthume à l’encontre de Pison, qui s’est suicidé pour échapper au jugement du Sénat (pour l'assassinat de Germanicus, celui qui aurait du hériter du trône impérial après Tibère), y sont décrites en détail.
La condamnation se découpe en six mesures différentes :
- Interdiction pour la famille de Cn. Pison de porter le deuil ; destruction de toutes les statues et portraits de Cn.Pison, où qu’ils soient ;
- Interdiction de porter l’imago de Cn. Pison lors de funérailles de membres de sa famille ;
- Martelage de son nom sur une statue de Germanicus érigée sur l’Ara Providentiae, à proximité du Champ de Mars ;
- Confiscation des terres de Cn. Pison (sauf une partie, située en Illyrie et donnée par Auguste) et redistribution à ses deux fils et sa fille, en signe de l’indulgence du Sénat et de l'empereur ;
- Destruction d’une structure construite par Cn. Pison sur la Porta Frontinalis et ayant pour but de relier ses maisons privées.
On voit bien dans ces mesures l’objectif de disparition complète de Cn. Pison : après application de ces décisions, Cn. Pison non seulement n’existera plus, mais n’aura même jamais existé. Par extension, cet objectif est celui de toutes les damnationes memoriae.
A noter que la volonté affichée par un empereur de faire disparaître des monuments un ancien rival peut parfois donner lieu à des excès de zèle de la part des ouvriers chargés du martelage : ainsi, lorsque Caracalla fait condamner la mémoire de son défunt frère Geta, plusieurs exemples nous montrent que Publius Septimius Geta, frère de Septime Sévère, a parfois été confondu avec le frère de Caracalla, dont il porte le nom, conduisant à l’effacement de son nom sans raison.
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(1) Du moins dans les cas qui nous intéressent ici, à savoir les damnationes memoriae concernant les
empereurs. Mais il pouvait aussi exister des damnationes memoriae plus locales, prises par une cité à
l’encontre d’un notable, par exemple.
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P.S. : Ce billet est en grande partie extrait de mon mémoire de Master I. Je l'ai quelque peu retravaillé pour le rendre plus compréhensible par un non historien et, surtout, par quelqu'un n'ayant pas lu le début du mémoire, toutefois il est possible que, connaissant quelque peu le sujet, j'ai un peu perdu le sens des réalités et que ce qui m'apparaît clair ne le soit en fait pas. N'hésitez pas à le signaler en commentaire.