Comme l’indique si justement le titre de cet article, aujourd’hui nous allons évoquer le sujet du Colosse de Rhodes, une des sept merveilles du monde antique (les six autres étant la pyramide de
Khéops, les jardins suspendus de Babylone, la statue chryséléphantine de Zeus olympien à Olympie, le temple d’Artémis à Ephèse, le mausolée d’Halicarnasse, et les murailles de Babylone (et non le
phare d’Alexandrie, comme on peut souvent le lire, celui-ci n’ayant remplacé les murailles de Babylone que tardivement dans les listes).
Le Colosse de Rhodes a été construit en 12 ans, entre 292 et 280 av. J.-C. Il mesurait 31 mètres de haut, ce qui faisait de lui la plus haute statue de son temps. Il faudra attendre le Colosse de
Néron, plusieurs siècles plus tard, pour que le Colosse de Rhodes soit dépassé en hauteur.
Commençons par le
pourquoi : dans quel but les Rhodiens (Rhodes était une démocratie, c’est donc le peuple (sauf les femmes et les esclaves, évidemment) qui a décidé la construction de
cette statue) ont-ils fait élever ce colosse ?
Il se trouve qu’en 305-304 av.J.-C., la cité a subi un siège particulièrement redoutable, mené par Demetrios Poliorcète (« le preneur de villes »), fils d’Antigone le Borgne, qui est un
ancien général d’Alexandre le Grand et le fondateur de la dynastie des Antigonides. A l’occasion de ce siège, Demetrios avait déployé pas moins de 40.000 hommes, 370 navires de guerre, et de très
nombreuses machines de siège dont le gigantisme a marqué les contemporains, parmi lesquelles une hélépole (tour de siège) de 46 mètres de haut (!), dont les 9 étages étaient remplis de machines de
siège (le tout pesant dans les 118 tonnes et nécessitant plusieurs milliers d’hommes pour se mouvoir).
Toutefois, malgré les moyens déployés (sans doute plus dans un désir, de la part de Demetrios, de montrer sa capacité à construire des machines de guerre pour effrayer les Rhodiens que dans un réel
souci d’efficacité, les machines s’avérant finalement peu en adéquation avec les circonstances) et la longueur du siège, les Rhodiens tiennent bon et Demetrios, rappelé par son père pour combattre
en Grèce, finit par prendre prétexte de la première ambassade de conciliation étrangère à passer pour conclure un traité avec les Rhodiens.
C’est en commémoration de ce siège et de leur résistance que les Rhodiens font élever le Colosse de Rhodes, qui joue le rôle d’ex-voto. Cette tradition de construire des statues de grande dimension
(plus de 10 mètres) en guise d’ex-voto existe depuis l’époque de la Grèce Archaïque. Les Rhodiens ne font donc guère preuve d’originalité sur le principe, mais se distinguent par les dimensions
extraordinaires de leur statue.
« Mais, rétorquerez-vous, comment se fait-il que la construction ne débute qu’en 292 alors que le siège s’est terminé en 304 ? ». Un écart de quelques années est facilement
compréhensible par le fait que la cité avait d’autres priorités : les dégâts subis lors du siège avaient été importants et il a fallu les réparer, d’autre part, la cité basait sa prospérité
sur le commerce, or celui-ci avait été interrompu pendant un an, il a surement fallu un peu de temps pour revenir à la normale. Enfin, le siège s’était terminé par un accord d’alliance entre Rhodes
et Demetrios : les Rhodiens devaient lui apporter un soutien militaire quand il le demandait, sauf en cas de conflit contre les Ptolémées, autres alliés de la cité et aussi descendants de
généraux d’Alexandre (je vais m’arrêter là, parce que si on part dans les considérations politiques et dynastiques à la suite de la mort d’Alexandre, on ne s’en sort plus).
Dans ces conditions, mieux vaut éviter de froisser l’allié en construisant une statue gigantesque visant à rappeler qu’on l’a vaincu, c’est indélicat. Cependant, quelques années plus tard, la
situation a changé. Les forces de Demetrios et son père Antigone ont été défaites à la bataille d’Ipsos, qui voit la mort de ce dernier et la fin de la domination des Antigonides en Asie. Les
Ptolémées s’étant affirmés comme une puissance importante, les Rhodiens ont pu estimer que le risque de froisser Demetrios en valait la peine, s’il permettait de faire plaisir aux puissants
Ptolémées en rappelant une victoire sur leur ennemi (je me répète, mais oui, la politique à l’époque hellénistique, ça part vraiment dans tous les sens)
La deuxième question qui se pose est
comment ? (ouf, on sort enfin des méandres de la guerre entre anciens généraux d’Alexandre)
Il semblerait qu’une partie de l’argent utilisé pour construire ce colosse provienne… de la vente de matériel de siège abandonné par Demetrios en 304, dont la fameuse hélépole, endommagée par les
Rhodiens et laissée sur place (on ne manquait pas d’ironie, à Rhodes). Il y a sans doute également eu remploi de divers matériaux utilisés dans les engins pour la construction de la statue.
D’après les quantités de fer et de bronze utilisées (données par le chroniqueur Phylon de Byzance : 300 talents de fer, 500 talents de bronze), la statue était sans doute majoritairement
composée de bois (comme l’était la statue chryséléphantine de Zeus) et seulement recouverte d’une couche de métal, le tout étant fondu par étages.
Le sculpteur est Chares de Lyndos (Lyndos est située sur l’île de Rhodes), un élève du sculpteur Lysippe, lui-même réalisateur d’une statue colossale à Tarente, plus haute de son temps, puis
surpassée par le Colosse de Rhodes).
Ensuite vient une question épineuse :
à quoi ressemblait le colosse ?
On sait très peu de choses à ce sujet. La seule certitude est qu’il était une représentation du dieu Hélios, divinité tutélaire de la cité, et qu’il en portait un ou plusieurs attributs. Il
possédait donc sans doute une couronne radiée (oui, comme la statue de la Liberté).
A part ça, si vous souhaitez avoir une idée de l’aspect du Colosse de Rhodes, regardez n’importe quelle gravure ou représentation faite depuis le XVIè siècle. Tenez, celle-là par exemple.
Image Wikimedia Commons. Cliquez pour agrandir.
Voila, vous savez à quoi il ne ressemblait pas.
Oubliez tout de suite l’idée du Colosse enjambant l'entrée du port, avec les navires passant en dessous. C’est tout simplement irréalisable avec les moyens de l’époque. Faire une statue de cette
taille est déjà un exploit, la faire se tenir jambes écartées au-dessus de l’eau relève du fantasme.
Idem pour la torche tenue dans la main (oui, comme la statue de la Liberté, encore. De fait, la statue de la Liberté est en quelque sorte un re-création du Colosse de Rhodes, et emprunte donc
beaucoup à ses caractéristiques, réelles ou imaginées. Plus souvent imaginées, d’ailleurs). C’est une statue visant à commémorer un siège, pas un phare. De plus, on souhaiterait bonne chance aux
Rhodiens pour entretenir une flamme en haut d’une statue de 31 mètres.
De la même manière, on peut très vraisemblablement éliminer toute pose visant à suggérer le mouvement (du genre le bras levé, une jambe en avant). C’aurait été un véritable cauchemar en termes de
construction et/ou de stabilité et/ou de prise au vent (oui, parce qu’il ne faut pas oublier ça, non plus).
En fait, pour avoir une idée de l’aspect que pouvait avoir ce colosse, il faut peut-être se tourner justement vers le sens ancien de ce mot (celui qu’il avait avant que le Colosse de Rhodes,
précisément, ne vienne en déformer la perception). A l’origine, ce mot désigne en effet un certain type de statue, à l’allure très immobile et monolithique : jambes et pieds joints, bras le
long du corps, le tout sans considération de taille (on peut tout à fait croiser de petits colosses) ou de matériau. Etant donné les contraintes techniques, il est tout à fait vraisemblable
que le Colosse de Rhodes ait eu cet aspect.
On est donc loin du chef-d’œuvre artistique, mais l’exploit technique, lui, est bien là.
Vient enfin une question encore plus épineuse :
où ?
La réponse est, en fait, simple : on n’en a pas la moindre idée. Le colosse est toujours représenté sur le port de la cité, mais en vérité, on ignore totalement s’il se trouvait effectivement
là.
Le seul élément un tant soit peu tangible qui existe a été découvert dans les fondations de la tour Saint Nicolas, sur le môle d’un des ports de la cité : c’est un élément en marbre qui, si on
le prolongeait, donnerait un cercle dont la taille aurait pu accueillir le Colosse (on sait que la base du Colosse était effectivement en marbre, sans plus de précisions). Comme vous pouvez le
constater, c’est loin d’être concluant comme preuve : rien n’indique que c’est effectivement un fragment de la base du colosse, et même si c’est le cas, on ne peut pas affirmer que le Colosse
se trouvait effectivement là, le remploi de matériaux étant un phénomène courant, ce fragment de marbre a très bien pu être déplacé.
Bref, si l’aspect exact du Colosse est un mystère (mystère que l’absence totale de représentations, que ce soit sur des pièces ou des bas-reliefs par exemple, n’aide pas à éclaircir), l’emplacement
de la statue reste la plus grande zone d’ombre.
En fin de compte, cette œuvre immense ne vivra que peu de temps : vers 228 – 226 av. J.-C., moins de 60 ans après son achèvement, un tremblement de terre vient à bout du Colosse qui, brisé aux
genoux, s’effondre. Ptolémée III Evergète, qui régnait à ce moment sur l’Egypte, aurait fait honneur à son surnom en offrant à Rhodes une importante somme d’argent visant à permettre la
reconstruction de la statue. Toutefois, un oracle interdit aux Rhodiens de relever le Colosse, et ceux-ci décident finalement de le laisser tel quel, brisé et au sol. Pline l’Ancien rapporte que,
même ainsi, le Colosse demeurait impressionnant et qu’on pouvait difficilement faire le tour du pouce avec ses bras.
Les débris restent sur place pendant des siècles, avant d’être finalement emportés en 654 par des conquérants arabes, démantelés et vendus.
Il faut noter qu’en novembre 2008, les autorités rhodiennes ont finalement décidé de rebâtir le Colosse, principalement dans un but touristique (on est loin des motivations du Colosse original). On
ne peut que souhaiter à ce futur Colosse une meilleure résistance aux tremblements de terre.
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Ce billet a été rédigé grâce à des notes prises lors d’une conférence portant sur le Colosse De Rhodes. Je prie donc mes lecteurs de bien vouloir m’excuser de ne pas pouvoir citer de sources
écrites pour appuyer mes dires.