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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 17:30
J'ai déja eu l'occasion, sur ce blog, d'évoquer la pratique de la damnatio memoriae dans l'antiquité romaine.
Comme je le disais alors, un des effets les plus visibles de cette mesure est le martelage qui s'ensuit : le nom de l'empereur condamné est effacé des inscriptions publiques, ses statues défigurées.

C'est une pratique qui n'est pas confinée à l'antiquité romaine, loin de là : les Egyptiens anciens la pratiquaient déja (par exemple, Akhénaton et sa capitale Akhétaton en ont fait les frais), et on la retrouve bien plus tard encore.

Je connaissais ainsi la pratique de l'URSS stalinienne consistant à retoucher les photos au fur et à mesure des disgrâces d'anciens révolutionnaires, pour les faire disparaitre des clichés (l'exemple le plus célèbre étant fourni par une photo d'où Trotsky disparait, pour de plus amples détails, voir ici).

Toutefois, j'ignorais que cette pratique avait également été en vigueur durant la Révolution Française. C'est à l'occasion d'une récente visite au musée du Carnavalet, à Paris, que j'ai pu m'en apercevoir.

Plusieurs exemples de martelages nous sont ainsi fournis par des assiettes, peintes entre 1789 et 1791 glorifiant, entre autres, la Nation, la Loi, le Roi... A cette période, la monarchie n'est pas remise en cause, et on tente d'établir une monarchie constitutionnelle. Cependant, en 1791, la situation change : la tentative du roi de fuir à l'étranger, et sa capture à Varennes fragilisent durablement la confiance en Louis XVI, ce qui entraine l'année suivante la déposition du roi, la proclamation de la République, puis finalement, en 1793, la condamnation à mort et l'exécution de l'ancien roi.

Vous le comprenez, un problème se pose vis-à-vis des assiettes précédemment peintes. Elles glorifiaient le roi, or celui-ci est à présent considéré comme un traître. Voici la solution, en images (1):




La première assiette comportait précédemment l'inscription "Vive la nation, la loi, le roi et la religion". Les deux dernières mentions ont clairement été martelées (la dernière avec plus de soin, par ailleurs).

La deuxième assiette comportait quant à elles des fleurs de lys, symbole de la royauté, elles aussi martelées.

On le voit bien, le principe de la damnatio memoriae n'a clairement pas disparu avec la fin de l'antiquité romaine. Elle servait alors à faire disparaître un "mauvais empereur". Sous la Révolution, elle efface le souvenir du roi.

Le musée du Carnavalet nous fournit d'autres exemples d'applications d'une damnatio memoriae sous la Révolution, dont je n'ai malheureusement pas de photos (de toute façon, ça n'aurait sans doute pas été très visible) : on peut ainsi croiser un tableau qui disposait à l'origine, en médaillon dans le ciel, des portraits de deux révolutionnaires (dont j'ai hélas oublié le nom). Après la chute de ces deux personnages, le tableau est retouché, et on ajoute une couche de peinture par dessus les deux médaillons. La peinture n'étant pas tout à fait la même (et la retouche quelque peu grossière), la forme de ceux-ci apparait touours.

D'une manière plus large, les destructions de statues, martèlements d'insignes royaux, etc, qui ont lieu sous la Révolution, ne sont guère qu'une application d'une sorte de damnatio memoriae collective qui frapperait tous les rois. Le principe est le même que dans l'antiquité : en faire disparaître le souvenir.

_____

(1) Pour d'autres images, c'est par ici.





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Published by Setebos - dans Hors-sujet
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commentaires

Roalnd 26/12/2008 19:49

autre exemple moderne (la toute nouvelle révolution idéologique et religieuse !): il y a quelques années on a décidé d'éditer un timbre en l'honneur d'André Malraux.
On a trouvé une superbe photo de lui, mais, voilà! sur la photo, il est comme à son habitude la cigarette au bec, la cigarette est aussi inséparable de Malraux que le képi de Charles de G. Eh bien on a effacé la cigarette, pas question de laisser un accessoire aussi hérétique et immoral selon les nouvelles normes, visibles en compagnies d'un grand homme, pas éducatif !

Par contre j'ai remarqué que sur le timbre consacré à Marguerite Yourcenar on accepte encore de la représenter comme elle s'habillait dans sa vieillesse: avec un grand foulard sur la tête! sans doute le timbre datait d'avant la grande chasse au fichus, pardon! aux "voiles", islamiques, de nos jours sans doute qu'on aurait effacé son foulard.

Primavera 21/12/2008 12:25

Les causes de cette damnatio memoriae sont cependant différentes de celles de l'Antiquité je pense: il ne s'agit pas dans les exemples cités de reconstruction du passé par la puissance en place: les révolutionnaires ne niaient pas qu'il y avait auparavant eu un roi. Il s'agit plutôt de corrections d'ordre privé, soit par conviction soit par peur des persécutions...

Setebos 22/12/2008 18:23


C'est vrai que les cas présentés ne sont absolument pas l'équivalent d'une damnatio memoriae (qui trouverait plutot son pareil dans les destructions de statues et de blasons que j'ai
évoquées). Juste une réminiscence, par le biais de la méthode utilisée. Ca m'a vraiment frappé quand j'ai vu ces assiettes au musée.

Mais je pense qu'il reste peut-être quand même, dans certains cas, une certaine portée symbolique dans le fait de faire disparaître le roi ou les symboles de la royauté.


Tardiff Jean-François 17/12/2008 13:49

Bonjour,

Je voulais vous signaler le cas des armes blanches.

Traditionnellement les armes étaient gravées de devises ou de texte d'appartenance à un corps. Après la révolution, des textes du type "x° régiment royal de carabinier" était politiquement incorrecte (voir risqué) .En conséquence de quoi les lames ont été plus ou moins repolie par leur propriétaire.

De même les gardes des sabres et épée étaient souvent marquées de signe politique (blason du propriétaire du régiment, drapeaux etc.). Elles ont été "retouchées". Un des cas le plus célèbre étant le modèle dit arco, dont la fleur de lice a été péniblement transformer en faisceau de licteur sur la plupart des sabres.

Le phénomène a même touché les armes civiles avec la série des sabres fantaisie qui a fleuri au tout début de la révolution, qui était souvent marqué au non de la patrie et du roi.

Setebos 17/12/2008 19:12


Merci beaucoup pour ces précisions.
La Révolution Française est une période tellement riche qu'on peut décidémment en apprendre tous les jours.