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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 20:17

Aujourd’hui, un billet un peu spécial. Vous savez peut-être que Shakespeare (que je ne présente pas) a écrit de nombreuses pièces se déroulant dans un contexte historique. On a ainsi plusieurs pièces portant sur des rois d’Angleterre (le roi Jean, Richard III, Henri IV, etc.), mais aussi, et c’est ce qui m’intéresse plus particulièrement dans le cadre de ce blog, des pièces portant sur l’antiquité romaine : Antoine et Cléopâtre ainsi que Jules César.

Bien évidemment, ces pièces prennent des libertés avec la réalité, ne serait-ce que parce qu’elles inventent totalement les différents dialogues, mais la trame reste historique, s’appuyant sur les auteurs latins. Celle dont je veux parler aujourd’hui est Jules César (The Tragedy of Julius Caesar, écrite en 1559), et plus particulièrement un de ses passages.

En effet, cette pièce comporte un magnifique morceau de rhétorique, par le biais d’un discours de Marc Antoine. Certes, ce discours est inventé, mais je ne peux résister à l’envie de le faire partager à ceux qui ne le connaissent pas. Et puis, après tout, la rhétorique tenait une place importante dans les discours à Rome.

Pour situer le contexte, César vient d’être assassiné, et Brutus, le chef des conjurés, vient de prononcer un discours qui lui a acquis la faveur de la foule. Magnanime, il laisse Marc Antoine, ami de César, prononcer un discours en faveur de celui-ci. Grave erreur, puisque Marc Antoine, utilisant habilement la rhétorique (vous noterez, entre autres, les innombrables répétitions de « Brutus est un homme honorable »).  Je vous laisse maintenant découvrir la totalité du texte (attention, c’est assez long, mais ça en vaut la peine).

ANTOINE Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l'oreille. Je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os : qu'il en soit ainsi de César. Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux : si cela était, c'était un tort grave, et César l'a gravement expié. Ici, avec la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un homme honorable, et ils sont tous des hommes honorables), je suis venu pour parler aux funérailles de César. Il était mon ami fidèle et juste ; mais Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Il a ramené à Rome nombre de captifs, dont les rançons ont rempli les coffres publics : est-ce là ce qui a paru ambitieux dans César ? Quand le pauvre a gémi, César a pleuré : l'ambition devrait être de plus rude étoffe. Pourtant Brutus dit qu'il était ambitieux ; et Brutus est un homme honorable. Vous avez tous vu qu'aux Lupercales je lui ai trois fois présenté une couronne royale, qu'il a refusée trois fois : était-ce là de l'ambition ? Pourtant Brutus dit qu'il était ambitieux ; et assurément c'est un homme honorable. Je ne parle pas pour contester ce qu'a déclaré Brutus, mais je suis ici pour dire ce que je sais. Vous l'avez tous aimé naguère, et non sans motif ; quel motif vous empêche donc de le pleurer ? 0 jugement, tu as fui chez les bêtes brutes, et les hommes ont perdu leur raison !... Excusez-moi : mon cœur est dans le cercueil, là, avec César, et je dois m'interrompre jusqu'à ce qu'il me soit revenu.

PREMIER CITOYEN Il me semble qu'il y a beaucoup de raison dans ce qu'il dit.

DEUXIEME CITOYEN Si tu considères bien la chose, César a été traité fort injustement.

TROISIEME CITOYEN N'est-ce pas, mes maîtres ? Je crains qu'il n'en vienne un pire à sa place.

QUATRIEME CITOYEN Avez-vous remarqué ses paroles ? il n'a pas voulu prendre la couronne : donc, il est certain qu'il n'était pas ambitieux !

PREMIER CITOYEN Si cela est prouvé, quelques-uns le paieront cher.

DEUXIEME CITOYEN, désignant Antoine. Pauvre âme ! ses yeux sont rouges comme du feu à force de pleurer.

TROISIEME CITOYEN Il n'y a pas dans Rome un homme plus noble qu'Antoine.

QUATRIEME CITOYEN Maintenant, attention ! il recommence à parler.

ANTOINE Hier encore, la parole de César aurait pu prévaloir contre l'univers : maintenant le voilà gisant, et il n'est pas un misérable qui daigne lui faire honneur ! 0 mes maîtres ! si j'étais disposé à exciter vos cœurs et vos esprits à la révolte et à la fureur, je ferais tort à Brutus et tort à Cassius, qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire tort ; j'aime mieux faire tort au mort, faire tort à vous-mêmes et à moi, que de faire tort à des hommes si honorables. Mais, voici un parchemin avec le sceau de César : je l'ai trouvé dans son cabinet ; ce sont ses volontés dernières. Si seulement le peuple entendait ce testament (pardon ! je n'ai pas l'intention de le lire), tous accourraient pour baiser les plaies de César mort, pour tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré, pour implorer même, en souvenir de lui, un de ses cheveux qu'ils mentionneraient en mourant dans leurs testaments et transmettraient, comme un précieux legs, à leur postérité !

QUATRIEME CITOYEN Nous voulons entendre le testament : lisez-le, Marc-Antoine.

LES CITOYENS. Le testament ! le testament ! Nous voulons entendre le testament de César.

ANTOINE Ayez patience, chers amis. Je ne dois pas le lire : il ne convient pas que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n'êtes pas de bois ni de pierre, vous êtes hommes ; et, étant hommes, pour peu que vous entendiez le testament de César, vous vous enflammerez, vous deviendrez furieux. Il n'est pas bon que vous sachiez que vous êtes ses héritiers : car, si vous le saviez, oh ! qu'en arriverait-il !

QUATRIEME CITOYEN Lisez le testament : nous voulons l'entendre, Antoine. Vous nous lirez le testament : le testament de César !

ANTOINE Voulez-vous patienter ? Voulez-vous attendre un peu ? Je me suis laissé aller trop loin en vous parlant. Je crains de faire tort aux hommes honorables dont les poignards ont frappé César ; je le crains.

QUATRIEME CITOYEN C'étaient des traîtres ; eux, des hommes honorables !

LES CITOYENS Le testament ! le testament !

DEUXIEME CITOYEN C'étaient des scélérats, des meurtriers. Le testament ! lisez le testament !
ANTOINE Vous voulez donc me forcer à lire le testament ! Alors faites cercle autour du cadavre de César, et laissez-moi vous montrer celui qui fit ce testament. Descendrai-je ? me le permettez-vous ?

LES CITOYENS Venez, venez.

DEUXIEME CITOYEN Descendez.

Antoine descend de la tribune.

TROISIEME CITOYEN Libre à vous !

QUATRIEME CITOYEN En cercle ! plaçons-nous en rond.

PREMIER CITOYEN Ecartons-nous de la bière, écartons-nous du corps.

DEUXIEME CITOYEN Place pour Antoine ! le très noble Antoine !

ANTOINE Ah ! ne vous pressez pas ainsi sur moi ; tenez-vous plus loin !

LES CITOYENS En arrière ! place ! reculons !

ANTOINE Si vous avez des larmes, préparez-vous aies verser à présent. Vous connaissez tous ce manteau. Je me rappelle la première fois que César le mit ; c'était un soir d'été, dans sa tente ; ce jour-là il vainquit les Nerviens. Regardez ! A cette place a pénétré le poignard de Cassius ; voyez quelle déchirure a faite l'envieux Casca ; c'est par là que le bien-aimé Brutus a frappé, et quand il a arraché la lame maudite, voyez comme le sang de César l'a suivie ! On eût dit que ce sang se ruait au dehors pour s'assurer si c'était bien Brutus qui avait porté ce coup cruel. Car Brutus, vous le savez, était l'ange de César ! O vous, dieux, jugez avec quelle tendresse César l'aimait ! Cette blessure fut pour lui la plus cruelle de toutes. Car, dès que le noble César le vit frapper, l'ingratitude, plus forte que le bras des traîtres, l'abattit ; alors se brisa son cœur puissant ; et enveloppant sa face dans son manteau, au pied même de la statue de Pompée, qui ruisselait de sang, le grand César tomba ! Oh ! quelle chute ce fut, mes concitoyens ! Alors vous et moi, nous tous, nous tombâmes, tandis que la trahison sanglante s'ébattait au-dessus de nous. Oh ! vous pleurez,à présent ; et je vois que vous ressentez l'atteinte de la pitié ; ce sont de gracieuses larmes. Bonnes âmes, quoi ! vous pleurez, quand vous n'apercevez encore que la robe blessée de notre César ! Regardez donc, le voici lui-même mutilé, comme vous voyez, par des traîtres.

PREMIER CITOYEN 0 lamentable spectacle !

DEUXIEME CITOYEN 0 noble César !

TROISIEME CITOYEN 0 jour funeste !

QUATRIEME CITOYEN 0 traîtres ! scélérats !

PREMIER CITOYEN 0 sanglant, sanglant spectacle !

DEUXIEME CITOYEN Nous serons vengés. Vengeance ! Marchons ! cherchons, brûlons, incendions, tuons, égorgeons ! que pas un traître ne vive !

ANTOINE Arrêtez, concitoyens !

PREMIER CITOYEN Paix, là. Ecoutons le noble Antoine.

DEUXIEME CITOYEN Nous l'écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui.

ANTOINE Bons amis, doux amis, que ce ne soit pas moi qui vous provoque à ce soudain débordement de révolte. Ceux qui ont commis cette action sont honorables ; je ne sais pas, hélas ! quels griefs personnels les ont fait agir : ils sont sages et honorables, et ils vous répondront, sans doute, par des raisons. Je ne viens pas, amis, pour enlever vos cœurs ; je ne suis pas orateur, comme l'est Brutus, mais, comme vous le savez tous, un homme simple et franc, qui aime son ami ; et c'est ce que savent fort bien ceux quim'ont donné permission de parler de lui publiquement. Car je n'ai ni l'esprit, ni le mot, ni le mérite, ni le geste, ni l'expression, ni la puissance de parole, pour agiter le sang des hommes. Je ne fais que parler net : je vous dis ce que vous savez vous-mêmes : je vous montre les blessures du doux César, pauvres, pauvres bouches muettes, et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus et que Brutus fût Antoine, il y aurait un Antoine qui remuerait vos esprits et donnerait à chaque plaie de César une voix capable de soulever les pierres de Rome et de les jeter dans la révolte.

LES CITOYENS Nous nous révolterons.

PREMIER CITOYEN Nous brûlerons la maison de Brutus.

TROISIEME CITOYEN En marche donc ! Allons,cherchons les conspirateurs.

ANTOINE Mais écoutez-moi, concitoyens, mais écoutez ce que j'ai à dire.

LES CITOYENS Holà ! silence ! Ecoutons Antoine, le très noble Antoine.

ANTOINE Eh ! amis, vous ne savez pas ce que vous allez faire. En quoi César a-t-il ainsi mérité votre amour ? Hélas ! vous ne le savez pas : il faut donc que je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

LES CITOYENS Très vrai !... Le testament ! arrêtons, et écoutons le testament !

ANTOINE Voici le testament, revêtu du sceau de César. Il donne à chaque citoyen romain, à chaque homme séparément, soixante-quinze drachmes.

DEUXIEME CITOYEN Très noble César !... Nous vengerons sa mort.

TROISIEME CITOYEN 0 royal César !

ANTOINE Ecoutez-moi avec patience.

LES CITOYENS Paix, holà !

ANTOINE En outre, il vous a légué tous ses jardins, ses bosquets réservés, ses vergers récemment plantés en deçà du Tibre ; il vous les a légués, à vous, et à vos héritiers, pour toujours, comme lieux d'agrément public, destinés à vos promenades et à vos divertissements. C'était là un César ! Quand en viendra-t-il un pareil ?

PREMIER CITOYEN Jamais ! jamais. Allons, en marche, en marche ! Nous allons brûler son corps à la place consacrée, et avec les lisons incendier les maisons des traîtres ! Enlevons le corps.

DEUXIEME CITOYEN Allons chercher du feu.

TROISIEME CITOYEN Jetons bas les bancs.

QUATRIEME CITOYEN Jetons bas les sièges, les fenêtres, tout !

Sortent les citoyens, emportant le corps.

ANTOINE Maintenant laissons faire. Mal, te voilà déchaîné, suis le cours qu'il te plaira.

_____

Source : Wikisource. A noter que j’ai découvert ce discours par le biais du film Jules César, de 1953, adapté de la pièce de Shakespeare (avec Marlon Brando dans le rôle de Marc Antoine). Je n’ai malheureusement pas réussi à trouver d’extrait potable pour le montrer, le seul disponible étant en anglais non sous-titré, avec décalage entre le son et l’image.

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Published by Setebos - dans Histoire romaine
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